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Par Frédéric Bobin (Tunis, correspondant)

Le bilan très lourd – autour de quarante-cinq morts – des affrontements qui ont éclaté entre assaillants djihadistes et forces de l’ordre lundi 7 mars au cœur même de Ben Guerdane, ville tunisienne située à 25 km de la frontière avec la Libye, confirme l’extrême sensibilité stratégique de cette région située aux confins orientaux de la Tunisie.

Dans une attaque sans précédent depuis que le pays a commencé à être frappé par le terrorisme après la révolution de 2011, des assauts coordonnés contre une caserne de l’armée tunisienne et le quartier général de la garde nationale ont mobilisé pendant plusieurs heures au moins une trentaine de djihadistes liés à l’organisation de l’Etat islamique (EI), selon des témoignages locaux.

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D’après un bilan diffusé en milieu de journée par les autorités tunisiennes, 28 de ces assaillants et 7 civils ont été tués. Du côté des forces de l’ordre, les ministères de l’intérieur et de la défense déplorent la mort de six gendarmes, de deux policiers, d’un douanier et d’un soldat. « On s’attendait à une attaque de ce type, indique Leïla Chettaoui, députée à l’Assemblée tunisienne et membre de la commission de la défense et de la sécurité. C’est le message que nous transmettaient les militaires. »

Le baromètre des convulsions libyennes

Ben Guerdane est la principale ville tunisienne frontalière avec la Libye. A ce titre, elle est le baromètre des convulsions affectant le pays voisin, plongé dans le chaos depuis l’éclatement de la guerre civile de l’été 2014. L’économie locale est principalement fondée sur le commerce de contrebande – essence et biens libyens subventionnés s’écoulant généreusement sur le marché tunisien.

Ces dernières années, la frontière a aussi été traversée par des jeunes Tunisiens allant se former au djihad en Libye avant de revenir au pays fomenter des attentats. Ben Guerdane, plaque tournante du commerce informel et de réseaux terroristes : l’endroit a toujours été hautement volatil.

Dans ce contexte, la flambée de violence de lundi est la conséquence indirecte de l’intensification de la pression militaire contre les bases de l’EI en Libye même. Le grand tournant a été le raid aérien américain lancé le 19 février dans une ferme à proximité de Sabratha, ville libyenne située à une centaine de kilomètres de la Tunisie. Une cinquantaine d’extrémistes, liés à l’EI selon les autorités de Tripoli, ont été tués dans la frappe. Une grande partie d’entre eux étaient de nationalité tunisienne.

Lire aussi : Les Etats-Unis bombardent un camp de l’Etat islamique en Libye

Dans les jours qui ont suivi, des affrontements ont éclaté entre des combattants de l’EI, qui avaient jusque-là opté localement pour un profil bas, et les milices de Sabratha liées à la coalition politico-militaire de Fajr Libya (Aube de la Libye), basée à Tripoli.

L’enracinement de l’EI

Les combats ont montré le degré d’enracinement de l’EI dans ces environs de Sabratha, une réalité que Fjar Libya, où les Frères musulmans exercent une forte influence, avait jusque-là officiellement sous-estimée.

Quoi qu’il en soit, les bases discrètes de l’EI à Sabratha étant désormais sous pression, ses combattants ont dû se disperser ailleurs. Dès lors, l’inquiétude des autorités de Tunis était qu’ils viennent frapper en retour la frontière, un scénario qui s’est rapidement confirmé. Le 2 mars, un premier incident à El Aouija près de Ben Guerdane a fait cinq victimes parmi les djihadistes.

Lundi matin, l’assaut contre des sièges des institutions sécuritaires de cette même ville de Ben Guerdane a pris une tout autre ampleur. Fait inédit, les assaillants ont sillonné au petit matin la cité en appelant la population à les soutenir, selon des témoignages locaux. « Ils disaient au mégaphone : Nous sommes Daech [acronyme arabe de l’EI]. Ne paniquez pas.” » Ce même habitant rapporte que des officiers de sécurité, notamment ceux impliqués dans la lutte antiterroriste, ont été abattus à leur domicile.

Etanchéité très relative

La sécurisation de cette frontière tuniso-libyenne est une vieille affaire. Pendant très longtemps, elle s’est heurtée aux intérêts locaux vivant de la contrebande, une réalité sur laquelle Tunis fermait les yeux car cette économie parallèle amortissait les tensions sociales liées à un chômage élevé.

Puis, les autorités tunisiennes ont fini par se raidir après la série d’attentats djihadistes en mars 2015 contre le musée du Bardo à Tunis (22 morts) et en juin contre un hôtel près de Sousse (38 morts). Dans les deux cas, les auteurs des tueries avaient été formés à Sabratha en Libye, selon les enquêteurs tunisiens.

A partir de l’été, l’armée tunisienne a entamé la construction le long de la frontière d’un « système d’obstacles » – selon l’euphémisme officiel –, formé d’une tranchée d’eau salée surmontée d’un mur de sable. Un premier segment de 200 km vient d’être achevé.

Mais l’étanchéité de ce nouveau dispositif demeurera très relative tant qu’un système de surveillance électronique ne viendra pas le compléter. Allemands et Américains se sont engagés à fournir à la Tunisie leur assistance en la matière.

Sécurisation inaboutie

L’ampleur de l’attaque de lundi confirme à quel point cette sécurisation de la frontière demeure inaboutie. « Ces terroristes ne sont pas tous venus de Libye, nuance toutefois Mme Chettaoui. Il y avait aussi des cellules dormantes déjà installées à Ben Guerdane. »

« Comment un nombre aussi élevé de terroristes a-t-il pu ainsi se retrouver au centre de Ben Guerdane alors que l’endroit est en principe hypersécurisé ?, s’interroge Hatem Ben Salem, le directeur de l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), un cercle de réflexion liée à la présidence de la République. L’armée a bien réagi dans sa riposte, et cela est rassurant pour la Tunisie, mais peut regretter une défaillance initiale dans le renseignement ».

Le partage du renseignement demeure l’un des domaines de coopération stratégique entre la Tunisie et ses partenaires occidentaux, au premier rang desquels les Etats-Unis, la France ou le Royaume-Uni. Le sujet ne peut que gagner en acuité dans la perspective d’une offensive militaire occidentale déclarée contre les bases de l’EI en Libye.

La campagne a déjà, de facto, commencé sous la forme d’une guerre secrète, en l’absence d’un gouvernement d’union nationale légalement institué. Les responsables tunisiens disent être sur leurs gardes. « Il faut dire les choses, insiste Mme Chettaoui. Il y aura d’autres attaques de ce genre, peut-être dans d’autres régions de Tunisie pour faire diversion. Les militaires s’attendent au pire. »
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/07/la-frontiere-entre-la-tunisie-et-la-libye-une-poudriere-strategique_4877960_3212.html#yKIHFUG7xtZaosck.99

 

 

 

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